
Je ne l’ai aperçu qu’à la fin du voyage, à l’arrêt du car.
Je suis rapidement allé récupérer mon sac à dos à la soute à bagages, anxieux de mettre la main dessus, avant que la dizaine de curieux faisant le pied de grue ne le fasse pour moi. Il était là, il récupérait aussi ses affaires.
La descente fut rude : à peine franchit la porte du car, la chaleur humide et l’odeur de vieux brûlé, après une nuit de climatisation extreme, assomment, comme l’entrée dans un bain turc sans préparation. Je n’étais pas préparé à la gare routière de Bangalore : des bus par dizaines, ces bus indiens, vieux et défoncés, caisses à savons, cercueils ambulants, sans fenêtre, munis de barreaux, aux pots d’échappement crachant un venin opaque digne des hauts-fourneaux de l’Allemagne de l’Est, dans le vacarme omniprésent et obnubilant des klaxons. Nous étions attendus, tels les starlettes des années 50 ou 60 à leurs descentes d’avion, par les paparazzi : des chauffeurs de tuk-tuk qui se jettent à la porte du car, attrapent les voyageurs par le bras, les vêtements, des marchands ambulants, de bouffe, de tout et de rien, des porteurs, des mendiants, tous exigeant une attention illimitée, sans lâcher prise une seconde.
J’ai réussi à passer mon gros sac sur le dos, malgré l’espace encombré, et je me suis mis en marche. Le patron de la guest-house de Hampi me l’a maintes fois expliqué la veille, Google Maps me l’a ensuite montré, la gare routière n’est distante de la gare ferroviaire que de cinq cent mètres, séparées par une sorte de grande avenue. Assez simple. Sur la carte.
L’air assez jeune, il portait un short très ample, tenant plus de la jupe-culotte, et une paire de lunettes à monture très épaisse, parfait look de hipster qui connait ses tendances. J’ai immédiatement vu qu’il était japonais — un look à la Comme Des Garçons qui ne trompe pas, un grand sourire de bonheur intense, et puis cette aptitude, que j’ai acquise en vendant des milliers de sac chez Vuitton dans une autre vie, à différencier et reconnaitre les chinois des japonais des coréens. Pour ce que cela peut servir…
La réalité topographique, je l’apprends à mes dépends, est différente.

Des bus garés, en manœuvre, à l’arrivée ou au départ, dans tous les sens. Dans le rare espace inoccupé, des tuk-tuk, des scooters s’engouffrent, sur les trottoirs, des centaines de personnes qui partent dans toutes les directions. Il n’y a plus de sens de circulation qui tienne, perte des repères spaciaux.
Je cherche une direction, lui aussi. Je regarde sur mon téléphone, il s’approche, nous nous mettons en chemin. L’oppression est forte. Il continue à sourire. Nous échangeons des banalités, il est japonais, je suis français, je continue vers Mysore, il va dans le Tamil Nadu. Il visite l’Inde en neuf jours, ce qui me laisse admiratif et pensif, suscite des questions, mais je décide de me passer de commentaire. Nous continuons notre chemin en silence.
Je n’aurais jamais imaginé une telle activité, si tôt le matin. Mais en deux semaines, mon seuil d’étonnement baisse à vue d’oeil. Nous arrivons à l’avenue. Un boulevard de six voies, en réalité. Infranchissable. Il faudrait se jeter dans le trafic, courir une dizaine de mètres dans une circulation trop fluide pour qu’elle s’arrête, trop dense pour passer entre les véhicules, vers une sorte de terre-plein central, escalader un muret et recommencer de l’autre côté. Impensable, suicidaire. Nous nous regardons, nous nous comprenons sans nous consulter.
Nous remontons le boulevard, à la recherche d’un feu, d’un passage-piétons. Au bout de quelques minutes, nous trouvons un passage souterrain, descendons des escaliers où l’odeur de vieille urine prend à la gorge. Un gigantesque couloir s’ouvre à nous : d’un côté, tout le long, contre le mur, des marchands installés à même le sol avec des étals prodigieux, là un amoncellement de chaussures, ailleurs d’éponges, des vêtements, traditionnels ou de style occidental, de guirlandes de fleurs oranges que l’on achète pour amener au temple, de DVD, de seaux… De l’autre coté du couloir, des corps alignés, qui dorment, malgré la lumière, le vacarme, le passage. Ils sont enveloppées, les unes dans des saris, les autres dans des morceaux de toiles, des vêtements. Qui sont-ils ? Des SDF, ou des gens lambda, qui dorment là, travailleurs venus de villes, de villages trop lointains pour pouvoir rentrer chez eux, trop pauvres pour payer une nuit à Bangalore, même dans le lit le moins cher de la ville ? Ils sont une centaine, au bas mot, dans ce couloir, et aux abords de la gare.
Je me sens rassuré qu’il soit là, d’être avec quelqu’un. Ça ma rappelé un épisode qui m’avait frappé, il y a plus vingt ans de cela. J’étais avec une amie, Gwenola, dans le métro à Paris. Au détour d’un couloir de correspondance, un type, donnant des coup de pieds furieux, répétés, dans un de ces panneaux avec la direction et les noms des stations. Je suis tétanisé à l’idée de devoir le dépasser. Je préférerais rebrousser chemin, passer ailleurs, sortir, changer de programme. Gwenola ne ralentit pas, et je n’ai (dans ma fierté masculine ?) d’autre choix que la suivre. Nous passons, sans coup ni blessure. Arrivés sur le quai du métro, elle m’avoue : “Sans toi, je n’aurais jamais osé passer…”
Nous nous frayons un passage au milieu l’activité grouillante du couloir. Je regarde autour de moi, j’ai du mal à croire ce que je vois, que je suis là, au bout du monde, dans une mégalopole dont je connaissais à peine le nom il y a quelques semaines, dans un couloir souterrain, au milieu de ces gens qui vivent cette vie aux antipodes de la mienne.
Nous remontons les escaliers, sur le parvis de la gare. Il se tourne vers moi, sourit : “Je dois aller aux toilettes maintenant. Bon voyage !”
Il s’éloigne, et continue son chemin, sans se retourner.
