
L’intention initiale était de raconter l’Inde éternelle des saris de toutes les couleurs, chatoyants sur les esplanades de marbre blanc de somptueux palais, décrire des mets aux saveurs délicieuses et inconnues, des parfums de rose et de bois de santal, les tigres, les diamants du maharadjah, des enfants aux sourires qui allumeraient les étoiles, de l’immense bonheur éprouvé à parcourir dans des trains pittoresques des régions aux noms évocateurs, Bengale, Punjab, Kerala, Goa…
On m’avait prévenu, parfois avec un brin de schadenfreude, “L’Inde, c’est plutôt/assez/très dur, tu verras!”, je m’y attendais. Et pourtant… Il a fallu, Mayday Mayday, opérer à mon arrivée un re-calibrage de mes expectations, de mes fantasmes, en toute urgence.
De tout cela, saris, temples, enfants, trains, tuk-tuk, curry, guirlandes de fleurs, vaches sacrées, je vois, chaque jour, à foison. Je ne m’en lasse pas, je garde les yeux, les oreilles grands ouverts, les sens en alerte. Quant au pittoresque du train, je préfère garder le souvenir des longs documentaires de mon enfance, sans la partie olfactive. Du système ferroviaire, je reparlerai forcément.
Je ne suis pas certain de bien décrire les endroits que je découvre. En lisant le Lonely Planet, je suis toujours étonné, et assez jaloux, des descriptions succinctes, précises et exhaustives. Et je me demande si je ne privilégie parfois pas trop mes états d’âme occidentale, au détriment des vieilles pierres et de la magie du sous-continent.



J’ai passé, ce samedi, une grande partie de ma journée à voguer mollement sur une embarcation en palmes tressées (à mi-chemin entre la jonque vietnamienne et la gondole vénitienne) sur les backwaters, gigantesque réseau de rivières, de petits lacs, reliés par des canaux, en pleine nature, aux portes de Cochin. Programme touristique par excellence, effectué en compagnies d’indiens, pour la plupart du Nord. Visite de villages d’agriculteurs et de pécheurs, typiques de la zone, crash course sur les épices locales, suivez le guide, Messieurs-Dames, la visite continue etc…

Pour le déjeuner, pique-nique sous un auvent de tôle, au bord de l’eau ; au menu, un thali, repas indien de base, riz servi sur une feuille de bananier, accompagné d’une variété de sauces, de dal, de chutney, de légumes, le tout aussi épicé que possible et, à ma grande surprise, fade à l’extrême. Rigoureusement dégusté par chacun avec les doigts de la main droite, sauf moi, qui eut droit à une cuillère…
Programme de la journée intéressant, mais éreintant. Ravi d’avoir rejoint ce groupe : je n’aurais pas fait l’expérience tout seul. J’ai vu des palmiers, j’ai goûté à un calme relatif, au farniente au fil de l’eau.
Retour en minivan, interminables embouteillages, estomac en feu, pluie torrentielle, chaleur, pas de climatisation, gaz d’échappement, symphonie de klaxon, conduite vertigineuse. J’ai encore vu des faubourgs aussi miséreux qu’interminables, des centaines de drapeaux communistes le long des routes. Des vaches en travers de la route. Mettons tout cela dans le grand cabas de l’expérience. Le beau et le moins beau.
J’aimerais écrire sur le bonheur du voyage, la chance du voyage, la transformation, la sagesse, l’illumination du voyage. Finir de raconter Mumbai, écrire sur Goa, sur le temple de la colline à Hampi…
Ces sujets d’écriture, c’était au programme de mon dimanche.
Pas le Delhi Belly. Pas l’intoxication alimentaire (sujet de conversation de prédilection entre voyageurs, cinq minutes après avoir fait connaissance : “Et sinon, toi, tes intestins, ça va comment?”) Pas la vulgaire tourista. L’épée de Damoclès au-dessus de mon voyage. Ce n’était pas au programme.
Ma résistance à la douleur, à l’inconfort, est proche de zéro. Mon hypocondrie fait jurisprudence. Ma germophobie fait province. J’ai connu quinze jours de grâce, depuis mon arrivée, quinze jours où j’ai porté une attention de chaque instant à ce que je mange, à ce que je bois. J’ai pris des risques calculés, je mange de la nourriture locale, dans des restaurants locaux, à l’occasion dans des stands de rue (après examen approfondi, suivant une liste de questions précises et rigoureuses. Je suis prêt à travailler dans un quelconque service sanitaire, à mon retour).
Je ne vais pas dresser un tableau réaliste. J’ai passé ce dimanche ensoleillé, au bout du monde, à embrasser un grand bol blanc, à l’article de la mort, entre fièvre, crampes d’estomac — et naturellement, moral en chute libre, des doutes qui rappliquent comme une meute de hyènes, les doigts qui picotent. Mon frère, ce baroudeur aguerri, et mon ostéo d’ami, cette belle âme et bonne conscience, ont été appelé à la rescousse: quelques recommandations médicales, des encouragements, un peu de tranquillité. Je suis, je l’admet, dans le confort d’une belle chambre, hébergé quelques jours par une famille indienne merveilleuse, chance que je savoure.
Ils sont légions, ces voyageurs qui sont passés avant moi par la case céramique froide, en pays inconnu, dans ce jeu de l’oie des aléas du voyage. Nombreux ceux qui ont connu les mêmes symptômes. Et qui y ont survécu.
Alors, je prends mon mal en patience. J’attends que ça passe, que les spasmes s’espacent, que la fièvre tombe. Je vais tenter une grande nouveauté, qui serait de juguler la frustration. Prendre mon mal en patience. Relativiser. M’essayer au courage. Ne pas voir la fin du monde en chaque chose. Et, dans un élan de folie, si j’apprenais à vivre mieux? À vivre bien?
Sans attendre, pour commencer, l’alignement hypothétique de toutes les étoiles du système solaire.